Réouverture du Café Papon

Séance du 16 février 1984 (soir)
Pétition Café Papon
Rapport de la commission des pétitions sur la pétition concernant l'attribution d'une patente d'alcool au Café Papon. (P 587-A)
M. Michel Jörimann, rapporteur (S)
« Les bistrots sont les principaux éléments de la vie sociale ».
(André Chavanne, conseiller d'Etat)
« Et nous en sommes les principaux ornements »
(Jacques Vernet, conseiller d'Etat)
En date du 31 juillet dernier, notre Grand Conseil était saisi d'une pétition comportant 87 signatures et demandant l'attribution d'une patente d'alcool au Café Papon, sis dans les locaux même de l'Hôtel-de-Ville. En voici le texte :
PETITION
Les soussignés félicitent le Conseil d'Etat d'avoir ouvert le Café Papon à la Tour Baudet. Ils demandent instamment au Conseil d'Etat de lui donner une patente d'alcool. En effet, ce café ne fait nullement concurrence aux autres cafés de la région, il doit pouvoir, aux repas, servir du vin et de la bière.
Nous pensons que la situation actuelle ne peut que décourager les clients; les étrangers fréquentant la terrasse ne peuvent comprendre l'interdiction qui leur est faite de boire une bière.
Nous demandons à votre Conseil de bien vouloir traiter cette pétition au plus tôt afin que le Conseil d'Etat puisse accorder cette patente sans retard.

Association de la Vieille-Ville
p.a. Monsieur Pierre-Ch.Georges
Place du Bourg-de-Four 24
1204 Genève

Le sujet était d'importance. Et il avait déjà agité les esprits de certains députés, dont l'auteur de ces lignes qui, en date du 3 juin 1982, avait déjà interpellé l'exécutif sous le titre : « Pas de jus de la treille sur la Treille ? » Il paraissait, en effet, tout à fait surprenant à la race des députés qu'un établissement public sis dans les lieux même où ils exercent leurs qualités oratoires, exercice qui ne va pas sans altérer les gosiers, comme chacun sait, soit dépourvu totalement de liquides rouges ou blancs prompts à favoriser la communication et, de plus, à faire œuvre utile pour l'économie genevoise en contribuant à écouler les stocks de vins indigènes.
Quinze jours avant le dépôt de la présente pétition, le Conseil d'Etat avait répondu à la question écrite n° 2692 de notre excellent collègue Jacques Torrent qui avant de devenir le spécialiste que l'on sait des bars à champagne, se penchait sur les mystères des patentes d'alcool.
Audition des pétitionnaires
Le 17 octobre dernier, la commission des pétitions, sous la présidence de M. Yves Odier, recevait deux des pétitionnaires, à savoir MM. Pierre George, président de l'Association de la Vieille-Ville et conseiller municipal, et André Fischer. Il est à noter, en effet, que cette pétition émane de l'association dont M. George est le président. Ce dernier a relevé que lorsque l'on va passer un moment à la Treille, particulièrement durant la belle saison, on aimerait bien boire autre chose que d'insipides liqueurs sans alcool. On a vu que ce souci était partagé par bien des député(e)s. Les pétitionnaires souhaitent une animation de la Treille et pensent que cette dernière ne passe pas par la création d'un bistrot sans alcool. Il est vrai que ce secteur de la haute ville comporte déjà plusieurs établissements nantis de patentes qui se plaignent d'une baisse de leur chiffre d'affaires de F 400.00 par jour, depuis l'ouverture du Café Papon.
Il semble qu'à l'époque où l'ouverture de cet établissement était dans l'air, des assurances aient été données quant à l'obtention de la patente.
Plusieurs commissaires font état de critiques à l'endroit de cet établissement, doléances qui auraient, d'ailleurs, davantage leur place dans la rubrique gastronomique d'un journal que dans un rapport de la commission des pétitions. Mais il semble néanmoins que le Café Papon connaisse d'autres problèmes que celui essentiel de la patente d'alcool, objet de la pétition.
Audition du département de justice et police
Le 24 octobre, la commission des pétitions entendait le président du département de justice et police M. Guy Fontanet, dans le cadre de toute une série de pétitions. Pour celle qui nous occupe, il était assisté de M. D. Pineau, chef de service des autorisations de commerce. En matière d'autorisation de patente, a souligné le conseiller d'Etat Fontanet, l'Etat doit être logique. Il ne peut accorder à certains ce qu'il refuse à d'autres. Or, avant l'affaire du Café Papon, plusieurs demandes ont déjà été refusées. Il s'agit donc d'une question d'égalité de traitement et, par voie de conséquence, il est impossible d'accorder cette patente, malgré toute la sympathie que le Conseil d'Etat peut éprouver à l'endroit du Café Papon et ce, pour les mêmes raisons que les députés.
Un commissaire a demandé, au cas où l'un des deux établissements publics proches du Café Papon l'aurait repris, si la patente de l'un ou l'autre de ces bistrots aurait été valable. Il est répondu par la négative. Par ailleurs, à la question de savoir quels sont les critères qui existent en matière de patentes pour les boîtes de nuit, les bars d'hôtel, les bars à ouverture tardive, etc., M. Fontanet a répondu que la seule distinction concernait les heures d'ouverture. A ce propos, dans une future loi que le département a en projet, un minimum d'heures d'ouverture est obligatoire.
Le département a remis à la commission quatre intéressants documents que le rapporteur a estimé utile de faire figurer en annexe pour l'information de tout le Grand Conseil intéressé par les questions de patente d'alcool et de politique du département de justice et police en matière de débits d'alcool (voir annexes : II, Situation du quartier n° 21, Vieille-Ville; III, Canton de Genève : nombre des établissements publics avec débits d'alcool autorisés période 1969 – octobre 1983; IV, Commentaire de ce tableau; politique en matière des débits d'alcool; V Patentes de débit d'alcool, période du 17 octobre1979 au 17 octobre 1983).
Travaux de la commission
La commission des pétitions, dans sa totalité, a été très sensible à l'argumentation du chef du département de justice et police et notamment au point important de l'égalité de traitement. L'égalité des citoyens et citoyennes devant la loi, l'un des principes de base de notre démocratie, passe avant toute considération d'ordre sentimental ou ...bacchique. Il n'appartient pas au Grand Conseil, législateur de cette république, de permettre l'inégalité. Même les députés les plus assoiffés de la commission se sont rangés à cet avis. Il est plus utile d'être assoiffé d'égalité que de bons crus !
Toutefois, certains commissaires n'ont pas été rassasiés en ce qui concerne la notion de clause de besoin. L'exemple de Carouge où les cafés sont souvent les uns à côté des autres, ce qui n'empêche pas que l'ouverture de nouveaux établissements ait été évoquée.
Pour d'autres, c'est une question d'appellation (comme pour les crus !). Un café n'est pas un tea-room. Et en dépit de son nom, le Café Papon répond plutôt à la seconde.
Le rapporteur s'est alors souvenu d'un travail remarquable de M. Jean-Roger Laforge intitulé : « Des cafés et des hommes » et paru dans les Annales du Centre de recherche sociale n° 14 de février 1983, publication de l'Institut d'études sociales. Il n'a pas résisté à l'envie de vous en citer quelques extraits :
Un «hôpital de l'âme »
Le conseiller fédéral Willi Ritschard, en 1977, a saisi toute l'importance de la fonction sociale du café. « Les cafés et restaurants sont plus que des endroits où l'on boit et mange. Bien plus, ils sont des lieux de rencontre d'une très grande importance étant donné l'isolement dont souffrent les hommes à notre époque. Il incombe aux cafetiers et restaurateurs une responsabilité sociale et politique. Ils sont des travailleurs sociaux au sens large du terme ». Le bistrot est donc devenu, note Jean-Roger Laforge, un « exutoire au mal d'être, à l'incommunication, un hôpital de l'âme. Et qui dit hôpital, dit thérapeute. Les clients d'un café sont sans doute tous des thérapeutes potentiels mais le cafetier est investi d'un rôle plus important encore. » Willi Ritschard, toujours lui, se demande si la préparation à son « devoir social » ne devrait pas figurer au nombre des cours obligatoires de sa formation.
Chargé donc d'une mission nouvelle, le café s'est largement popularisé. Jamais il n'a autant été fréquenté par des couches aussi larges de la population. Il s'y ajoute l'arrivée de la femme comme cliente du café dont elle se tenait éloignée, il n'y a pas si longtemps. Cette entrée au bistrot doit s'inscrire dans le contexte beaucoup plus large de l'accession féminine à la vie publique.
Mais de quel bistrot parle-t-on ? Il y a café et café. De la buvette du stade au bar feutré, du tea-room à la brasserie, du bar à café à l'établissement « bon chic, bon genre ». Jean-Roger Laforge définit ces divers types:
Le Bistrot, un lieu de préférence exigu, aux murs volontairement laissés nus, meublé de vieilles tables de bois, d'un petit comptoir et peuplé d'une poignée d'habitués vivant dans la promiscuité.
Le café qui implique une certaine recherche quant au cadre. Les locaux sont plus vastes que ceux du bistrot et les mœurs, sauf exception, y sont moins relâchées, les rapports plus distants, Cette catégorie comprend l'ensemble des cafés-restaurants très importants par le nombre et où, comme leur nom l'indique une part essentielle de l'activité est consacrée à la restauration.
La brasserie est imprégnée de l'idée de la bière. Elle est à son image avec ce qu'elle peut laisser entendre et voir de commun, de très largement populaire, voire même de misérabiliste. Elle se distingue du bistrot en ce sens qu'elle laisse suinter un sentiment de solitude, d'égarement. Alors que le coude à coude du bistrot fait du laissé-pour-compte ou du poivrot un membre de la famille, la dispersion de la brasserie en fait un misérable.
Le bar à café, parfois assez proche du bistrot, se caractérise par l'absence d'alcool et donc aussi de toute l'ambiance liée à sa consommation. C'est souvent un lieu intimiste dont l'essentiel de la clientèle est formé d'habitués.
Le tea-room est, en quelque sorte, le pendant féminin du bar à café. Décor neutre mais soigné, achalandage de pâtisseries, lieu de regroupement des dames du quartier – et même de plus loin.
Conclusion de la commission
Malgré toute la sympathie de la commission des pétitions pour la demande de l'Association de la Vieille- Ville, les commissaires ne peuvent entrer en matière pour l'obtention d'une patente d'alcool pour le Café Papon, ceci au nom de l'égalité de traitement. Par voie de conséquence, elle devrait vous demander, Mesdames et Messieurs les députés, de déposer cette pétition sur le bureau du Grand Conseil, à titre de renseignement. Mais ce serait encourir le reproche de vouloir refuser cette patente d'alcool alors que ce n'est pas de la compétence du Grand Conseil.

C'est pourquoi, à l'unanimité, la commission des pétitions vous demande de renvoyer cette pétition au Conseil d'Etat, autorité compétente en matière de patente d'alcool par le département de justice et police, afin que dans la future loi mise en chantier par ce département et dont le président, M. Fontanet a fait état, lors de son audition, l'éventualité d'une telle patente puisse être envisagée.
Cet « enterrement » temporaire a suscité au rapporteur cette épitaphe, en forme de comptine :

« Ci-gît le Café Papon
Sans Gamay, sans Morgon
Ci-gît le Café Papon
Sans Villette, sans Goron.
On n'y tombera pas rond
Au Café Papon
Pas rond, pas rond
Petit Papapon. »

La Grande Grotte/L'Hôtel de Ville de la République et du Canton de Genève

L'Hôtel de Ville de Genève est le siège de la République et canton de Genève. Il abrite le Grand Conseil ainsi que le Conseil d'Etat, autrement dit le gouvernement et le parlement. L'Hôtel de Ville est également connu pour ces différentes salles historiques. Il s'agit notamment de la salle de l'Alabama dans laquelle fût signé le traité d'arbitrage de 1872. La maquette du bateau corsaire sudiste coulé au large de Cherbourg le 19 juin 1864 décore les lieux. C'est également dans cette salle que fût signée en 1864 la première Convention de Genève de secours aux blessés.
L'Hôtel de Ville est composé de plusieurs bâtiments qui ont été édifiés successivement à partir de 1440. La construction de la Tour Baudet a débuté en 1455. Elle a été érigée à proximité d'une des portes qui permettent d'accéder à la ville qui était entourée à cette époque de remparts. La Tour a repris naturellement le nom de cette porte que s'appelait la porte Baudet.
La « Grande Grotte » est située à la base de la Tour Baudet. L'expression « grotte » a pour origine le mot « crota », « crocta » qui désignait une chambre souterraine, généralement voûtée d'ogive et est percée de meurtrières qui rappellent la fonction défensive de l'édifice. Ensuite, elle a abrité une partie des archives et notamment les titres de propriétés et les documents de type féodal sur la base desquels la Seigneurie levait les impôts tels que dîmes et tailles.
Les anneaux qui pendent, à environ trois mètres du sol, ne servaient pas, contrairement à ce que l'on entend dire parfois, à de la torture ou à pendre des sacs d'archives pour les mettre à l'abri des souris, mais à placer des rondins supportant les planches d'un faux plafond.

L'illustre Café Papon de la Treille va être recréé à côté de la Tour Baudet

La Treille est notre plus ancienne promenade publique genevoise. Il en est déjà question en 1516, elle s'appelle alors « Crêts de la Tour Baudet ». En 1535 elle est devenue « Plate-forme dernier la Maison de ville », en 1558 on y plante des noyers et des mûriers.
Ces mûriers, il faudra les étêter en lune croissant en 1632, parce que messieurs du Conseil ne voient plus Plainpalais à travers les feuillages devenus trop denses. Trois ans plus tard, on amène sur la Treille trois petits canons et deux arquebuses pour défendre la ville ; en 1706, on plante des tilleuls qui ne prospèreront pas. Et, en 1820, on y installe de beaux marronniers qui, eux, vivront longtemps.
Dès 1713, l'aspect d'aujourd'hui.
Dès 1713, la Treille a l'aspect qu'elle conserve encore aujourd'hui, avec ses deux rampes descendant l'une sur la route Piachaud, l'autre sur la place Neuve. Et, au 19ème siècle, c'est l'ère du Café Papon, où se réunissaient officiers et notabilités, artistes et passants de toutes sortes.
Une bonne, une excellente nouvelle : le Café Papon va être recréé, à côté de la Tour Baudet, avec un bout de terrasse sur la Treille. En apprenant cela, nous avons bondi aux Archives d'Etat, pour tenter de retrouver un peu ce que fut l'ancien Café Papon et vérifier si la reconstitution promise sera bien dans l'esprit de l'ancien établissement.
Comment était « l'immuable Mr Papon »
Il y a malheureusement une chose que l'on ne reconstituera pas : Mr Papon. Pourtant, il en existe une description précise dans un bouquin d'Alexandre Audryan, paru en 1839. Nous vous la livrons. Et si, dans votre entourage, vous découvrez quelqu'un qui ressemble à Mr Papon, ammenez-le vite pour qu'il prenne sa place sur la Treille !
Voici donc Mr Papon : « ...contemplez cet homme de taille moyenne, d'embonpoint respectable, de démarche posée ; prenez-le depuis ses ailes de pigeons(col), que couvre une casquette à visière relevée, jusqu'aux bas blancs, que laisse voir dans tous leur beau une culotte courte de casimir à couleur tendre, et vous aurez dans son ensemble, dans sa tenue d'hiver comme dans sa tenue d'été, l'immuable Mr Papon qui, dans ce bas monde, est un des mortels auxquels je porte le plus d'envie ».
Un sage
Et Mr Audryan devient lyrique, toujours au sujet de Papon : « Rien ne le trouble, rien n'altère ni sa santé ni son humeur ; dès l'aube du jour jusqu'à minuit, il travaille, il fonctionne, il sourit...parlant peu, écoutant beaucoup, connaissant ce que vaut chacun de ses habitués. Ce qu'il vend est bon, ce qu'il dit est juste, ce qu'il fait est toujours marqué du cachet de la bonté, de la probité, que dirait-on de plus d'un sage ! »
Si, après ça, Audryan n'a pas eu un café gratuit chez Papon ! Mais restons sérieux, ou presque. Audryan parle des « habitués » de chez Papon. Il faut nous arrêter à eux un instant, car ils sont aussi nombreux que pittoresques. Et cela non plus, on ne le reconstituera guère.
Il y eut, vers le milieu du 19ème siècle, « la Société du Crépuscule et de l'Aurore », présidée par le peintre Joseph Hornung. On se réunissait sur la Treille, que l'on arpentait à grandes enjambées en discutant magistralement de l'art, de la philosophie ou des intempéries. C'était au déclin du Café Papon. Le vieux tenancier, déjà un peu éteint, restait sur une chaise, tandis que sa femme, de dix ans plus jeune que lui, prenait la relève. Elle était d'ailleurs beaucoup plus bavarde que lui et avait même une langue assez pointue.
A l'écoute du Baron Chastel
Parmi les hôtes illustres du Café, il y avait souvent le Baron Chastel, ancien commandant des grenadiers à cheval de la garde impériale. Originaire de Veigy- Foncenex, amateur d'art- il lèguera une partie de ses collections au Musée de Genève- il parlait d'une voix tonnante, avec de grands gestes, démolissant le gouvernement, les ministres, les officiers de la nouvelle armée française. On se pressait autour de lui pour le regarder et pour l'écouter.
Chastel n'était pas le seul de son espèce. Genève avait accueilli à cette époque de nombreux nobles débris de l'Armée de l'Empire, les « demi-solde », qui vivaient chichement et espéraient tous en secret le retour de Napoléon. D'ailleurs, fréquemment, sur la Treille, le bruit courait : « Il »s'est évadé, « Il » revient...
On voyait aussi, plus discret, pâle, ayant peine à marcher, le lieutenant Rocca, qui fut le dernier amant et le dernier mari de Mme Staël. Quant aux grands Genevois, ils passaient au Café Papon, mais ne s'y arrêtaient guère. On venait juste quêtait un renseignement, comme ça, peut-être serrer- du bout des doigts- une main ou deux. Mais c'eût été se compromettre que de s'attabler chez Papon trop longuement. Quels seront les hôtes du futur café Papon reconstitué ? Pas de soucis à se faire. Ils seront nombreux, et sauront venir comme leurs ancêtres, boire un verre au crépuscule pour regarder le soleil se coucher derrière le Jura.

Article de la Tribune de Genève,
15 février 1982
Jean- Claude MAYOR