Historique

-Chronique du Café Papon 1820-
Qui peut rester à Genève vingt-quatre heures seulement sans connaître l'honnête Monsieur Papon et la plus chère moitié de lui-même, sa femme, qu'il comble d'attentions, qu'il adore, qu'il rend heureuse, malgré ses soixante ans à lui, et les cinquante ans à elle?
Voulez-vous voir la jouissance du présent, l'insouciance de l'avenir, le consentement de la bonhomie, le rire de la bienveillance et d'une conscience tranquille, allez au café de la Treille, et contemplez cet homme de taille moyenne, d'embonpoint respectable, de démarche posée; prenez-le depuis ses ailes de pigeons, que couvre une casquette à visière relevée, jusqu'aux bas blancs que laisse voir, dans tout leur beau, une culotte courte de casimir à couleur tendre, et vous aurez dans son ensemble, dans sa tenue d'hiver comme dans sa tenue d'été, l'immuable Monsieur Papon, qui, dans ce bas monde, est un des mortels auxquels je porte le plus d'envie. Rien ne le trouble, rien n'altère ni sa santé, ni son humeur; dès l'aube du jour jusqu'à minuit, il travaille, il fonctionne, il sourit... parlant peu, écoutant beaucoup, connaissant ce que veut chacun de ses habitués; ce qu'il vend est bon, ce qu'il dit est juste, ce qu'il fait est toujours marqué au cachet de la bonté, de la probité; que dirait-on de plus d'un sage?
Sa femme, objet constant de tous ses soins, mérite aussi que je lui consacre quelques lignes, car elle a de l'esprit, et cet esprit, légèrement entremêlé d'une aimable causticité, donne à sa conversation le je ne sais quoi de piquant qui vous charme d'autant plus qu'on y est moins habitué en causant avec une genevoise. Si j'ajoute que Madame Papon appartient à une bonne famille, et qu'elle est fort au courrant de la chronique de la ville, il sera facile de comprendre pourquoi j'aime parfois à passer quelques minutes auprès de son comptoir, m'enquérant des on-dit du jour, et des nombreux originaux qui fréquentent son café.
J'ai donc su d'abord, grâce à elle, qu'un grand monsieur en redingote bleue, dont la figure mâle, le regard vif et fier, la voix éclatante et le geste impérieux m'avaient frappé dès les premiers jours, n'était autre que le lieutenant général Chastel, ex-commandant des grenadiers à cheval de la garde impériale, et l'un des généraux de cavalerie les plus distingués de l'armée française.
_Regardez-le, me disait ma toute gracieuse cicerone au moment où le courrier venait d'arriver, regardez-le s'emparer des journaux, s'animer en les lisant, les rejeter puis les reprendre, pestant, jurant si haut contre tout ce qui se passe en France et en Europe, qu'il en jette le trouble parmi nos pacifiques habitués. Suivez-le maintenant sur la Treille où il va chaque jour exhaler sa bile au milieu d'un groupe d'officiers à demi-solde qui gravitent autour de lui comme autant de satellites, et l'écoutent comme un oracle. Ce gros homme décoré, vêtu de brun, c'est le colonel Z***, dont les lèvres ne quittent le cigare que pour articuler un approbatif c'est vrai, à tout ce que prononce le général.
Cet autre tout voûté, avec son habit gris et sa canne à pomme d'ivoire, sort aussi des rangs de la grande armée où il avait gagné le grade de chef de bataillon : à chaque affirmation de son impératif interlocuteur, il répond oui, en souriant d'un air de conviction, quoique le bon sens dont il abonde lui commande souvent de répondre par un non...mais il a une fille, et l'espoir d'avoir pour gendre un lieutenant général est un talisman merveilleux pour lui inspirer une docilité à toute épreuve. A ses côtés marche tout d'une pièce, en s'appuyant sur ses talons, le colonel de cavalerie B***, qu'on croyait un penseur à la gravité de sa figure, si le peu de paroles qui sortent de sa bouche ne trahissaient bientôt que jamais deux idées de suite ne se sont enchaînées dans son pauvre cerveau.
Quant aux huit ou dix autres personnages que vous voyez à droite et à gauche de leur chef de file, ce sont des officiers de tous grades et de toutes armes, presque tous Savoyards, mais restés au service de France qu'ils préfèrent à celui du roi de Sardaigne.
Tel est, ajouta Madame Papon, l'état-major ordinaire du général Chastel, auquel viennent s'adjoindre, une ou deux fois par mois, quand ils se rendent à Ferney pour y toucher leur demi-solde, plusieurs autres généraux et colonels. Malheur alors à celui qui voudrait soutenir, devant ces représentants de la vieille armée, que les Bourbons resteront sur le trône ou que Napoléon est pour toujours à Sainte-Hélène, car il serait traité de fou ou d'imbécile par nos braves bonapartistes que l'on aime après tout, malgré leur brusquerie et leur intolérante manière de raisonner.
Quelques instants après, Madame Papon dirigea mon attention sur un vieillard de haute taille dont la marche paraissait si lente, et les pas si incertains, qu'on aurait pu douter qu'il atteignit jamais le bout de la promenade.
_Pourriez-vous vous imaginer, continua-t-elle, en voyant cet octogénaire qu'un souffle renverserait, qu'il fut l'un des membres de la Convention, et de ce tribunal révolutionnaire dont le nom seul me faisait trembler aux jours de ma jeunesse ? Rien n'est plus vrai pourtant, et vous voyez en lui le fameux Forestier de Moulins, que son grand âge n'a pu soustraire à l'exil.
N'allez pas croire, au moins, reprit Madame Papon, en m'entendant plaindre le sort de ce faible vieillard si durement chassé de son pays, n'allez pas croire que la vie manque à l'âme, comme elle semble manquer au corps. Mettez-le sur la politique, parlez-lui de la révolution et des rois, alors ses yeux éteints se ranimeront, sa figure jaune et desséchée se colorera, et de ses lèvres violettes et pendantes sortiront d'énergiques paroles qu'un patriote du bon temps n'aurait pas reniées. Il est seul en ce moment ; mais si vous restiez ici une demi-heure seulement, vous verriez arriver successivement près de lui tout ce que Genève renferme de Français exilés ou mécontents; c'est ce que Monsieur Papon appelle le club de républicains, tandis que le général Chastel et ses amis forment le camp des impérialistes. Un autre soir je vous ferais connaître un à un ceux de vos compatriotes que nous voyons chaque jour, et dont les noms méritent d'être cités.
L'heure était venue de retourner à mes chères études; mais je ne m'en allais pas sans remercier l'obligeante femme de ses spirituels renseignements, et sans jeter encore un regard curieux sur le groupe d'officiers où pérorait le général Chastel, ainsi que sur les personnes qui venaient d'accoster le vieux conventionnel avec lequel elles paraissaient s'entretenir très confidentiellement.
On se lie vite et facilement quand on est sur la terre étrangère; il est donc tout simple que peu de jours m'aient suffi pour faire connaissance et me lier avec le général Chastel et l'ex-membre de la convention; accueilli par l'un, comme ayant appartenu à l'armée, considéré par l'autre comme un jeune patriote pleins d'espérances, je ne pouvais tarder d'apprécier à leur juste valeur le caractère et le mérite de ces deux personnages, si exclusifs dans leurs opinions et leurs principes.
Considéré comme homme de guerre, le général Chastel est sans doute assez haut placé, assez expérimenté pour qu'on l'écoute avec intérêt et déférence lorsque la conversation roule sur les campagnes de Napoléon et sur la stratégie en général ; mais hors de là, il est nullement excentrique dans ses raisonnements, que mieux vaudrait discuter avec un enfant qu'avec l'ex-commandant des grenadiers à cheval de la garde. A ses yeux le régime constitutionnel n'est qu'une absurdité, la liberté qu'une chimère...Napoléon! voilà son dieu, sa loi, son unique espérance !...prenez-le en tout sens, il ne sortira pas de ce cercle; contrariez-le, il éclate, offrant aux yeux de ceux qui l'observent, le triste spectacle d'un esprit supérieur que la passion domine, et qu'elle a réduit à n'avoir plus qu'une seule idée, qu'un seul vouloir; excellent homme du reste, malgré son despotisme de paroles, et fort intéressant, fort instructif, pour ceux qui, comme moi, prennent à cœur de le ramener toujours sur la science militaire où il est maître passé: Uniculque suum.
Quant aux vieux Forestier, type unique peut-être du plus exalté jacobinisme, il s'est arrêté à la Constitution de 93 comme le nec plus ultra des institutions sociales. Aussi ardent dans ses opinions qu'au temps où il siégeait sur les bancs de la Montagne, sans nul regret, sans nul remord de ce qu'il fit dans ces jours de sang, comme conventionnel et comme membre du Tribunal révolutionnaire, il serait prêt, tant la haine contre les rois et l'aristocratie est invétérée dans son âme, à rétablir le régime de la terreur pour le triomphe d'une liberté imaginaire et d'une république insensée.
Hélas! tel est l'homme et sa triste nature! Quand les années ont glacé dans son cœur toute sensibilité et tout amour pour ses semblables, quand le soin qui le préoccupe est de prolonger sa frêle existence, si, malgré sa vieillesse, vous apercevez en lui quelque lueur d'énergie, soyez bien assuré qu'une passion haineuse en est presque toujours l'unique cause.
Politiquement et rationnellement parlant, le montagnard Forestier serait donc pour moi un être fort peu effrayant et fort peu utile; mais comme acteur du grand drame de la révolution française, il est intéressant à entendre, et c'est pour cela que je m'astreins à marcher lentement pendant de longs quarts d'heure à ses côtés, bien certain, en le reportant sur ses souvenirs de prédilection, d'y gagner quelque chose pour la connaissance des faits, et ce qui vaut mieux encore, pour la connaissance des hommes.
Je manquais toutefois à la stricte équité, si je ne me hâtais d'ajouter que l'ex-terroriste est dans sa vie privée aussi bon et aussi juste qu'il fut cruel et arbitraire dans ses actes publics; donnant ainsi un exemple de plus de ces étranges anomalies de caractère et de conduite, de ces monstrueux contrastes de principes qui frappent d'étonnement, et vous laissent souvent incrédules, parce qu'on a peine à concevoir que celui-là même qui foulait aux pieds les lois les plus sacrées de la morale et de l'humanité, quand il avait à prononcer comme législateur ou comme magistrat sur le sort de son pays et sur celui de ses semblables, pût en observer les plus doux préceptes quand il agissait comme un homme et simple citoyen; mais qui ne sait, hélas!que les révolutions et leurs terribles péripéties enivrent, aveuglent et dénaturent momentanément les esprits les plus élevés et les cœurs les plus droits!... Indulgence donc plutôt qu'anathème pour ceux qui, entraînés de bonne foi dans la lutte des partis, ont malheureusement oublié que la morale est une en politique, comme dans toutes les actions privées de la vie.

Les grognards de Napoléon
Elle est courte, mais bonne : la rue Henri-Fazy, face à l'Arsenal, commence et se termine par deux cafés. A un bout le Café Papon, (en fait déjà sur la Treille), où les grognards désoeuvrés de Napoléon traînaient leurs guêtres vers 1820, rêvant d'un retour de l'empereur en exil. C'est sans doute ici qu'ils décidèrent d'honorer leur ancien collègue Henri Fazy (1842-1920), filleul du général Dufour et chef du Parti radical. Hommage-copinage peut-être, mais ne chipotons pas.
Cette rue est coiffée du côté de la Treille par un linteau de pierre supporté par des colonnes iconiques. Il a remplacé, en 1783 la lourde grille et sa porte, percée par les Réformateurs dans les fortifications. Si on jette un œil au-delà, on aperçoit la tour Baudet, la statue de Charles Pictet de Rochemont, fier et raide, et généralement quelques touristes japonais qui photographient le tout.
Auparavant, rue de l'Hôtel-de-Ville, leur jolie guide en tailleur marine s'est régalée en leur contant que c'était là, près de ce banc de pierre messieurs-dames (clic-clac en rafale), que la justice genevoise rendait ses arrêts.
Ici fut condamné le savant espagnol Michel Servet, coupable d'hérésie, imprudemment venu à Genève où il était descendu à l'auberge de la Rose d'Or, au Molard, arrêté sur les ordres de Calvin et brûlé vif à Champel en 1553.
Ici fut condamné en 1762 Jean-Jacques Rousseau, coupable de vouloir par ses écrits détruire la morale chrétienne. Et toute espèce de gouvernement. Un anarchiste, un hooligan ! L'accusé Rousseau est absent. Le bourreau brûle un exemplaire de l'« Emile », et une édition (abrégée) du « Contrat Social ». Ce qui était un moindre mal pour le philosophe en train de galoper du côté de Berne et Neuchâtel. Jean-Jacques (« Aime ton pays ! ») ne fut cependant jamais réhabilité par les Genevois de son vivant. Il faudra attendre un jugement de 1794, soit seize ans après sa mort pour qu'on l'innocente devant l'Histoire.
Ici fut condamné Pierre Fatio, coupable d'incitation à la révolte, arquebusé en 1707 à la prison de l'Evêché.
Ici fut condamné ... Arrêtons. La liste est interminable, les visites touristiques minutées et le Mur des Réformateurs attend.

Christian Vellas

Le Café Papon et ce qu'en dit la chronique

Le café Papon paraît indissociable de la promenade de la Treille, sur laquelle il déploie ses parasols, et de l'histoire de Genève. Sur la Treille, note dans ses chroniques Philippe Monnier, « Madame d'Epinay rêvant à Grimm s'est promenée (et) Stendhal venait saluer l'une des vues les plus incomparables qu'il connût en Europe. Les hôtes du Café Papon y menaient leurs dialogues (et) Amiel y cultivait la chère mélancolie de son Pensiero ».
En 1813, le général comte autrichien Bubna prenait ses quartiers à Genève après l'écroulement de l'Empire napoléonien ; Un Bubna, témoigne l'écrivain Philippe Monnier, qui aimait à « somnoler sur les bancs (de la Treille) en redingote grise, les paupières mi-closes ».
C'est un an plus tard, à la Restauration de Genève dans ses droits républicains, que fut créé le Café Papon. La chronique raconte que, vers 1820, des officiers à demi-solde y évoquaient le souvenir de l'épopée napoléonienne.
Le 8 juillet 1821, selon la chronique, le visage attristé, les yeux embués de larmes, on voit arriver sur la Treille ces vieux soldats, à proximité de Café Papon et se serrer longuement la main. On se confirme la funeste nouvelle puis on marche en silence : ces vieux soldats viennent d'apprendre le décès de l'Empereur Napoléon 1er, survenu à Sainte-Hélène le 5 mai.
Installé dans le bâtiment de la Maison de Ville – aujourd'hui appelé Hôtel de Ville – sous la salle du Conseil d'Etat, autrement dit le Gouvernement genevois, le Café Papon a fermé ses portes en 1822.
Cent soixante et un ans plus tard, en 1983, le Conseil d'Etat décidait de le rouvrir en lui conservant le nom de son créateur, le limonadier Papon, propriétaire du Café du Théâtre. La superbe Grande grotte enterrée dans la promenade fut aménagée en salle de banquets après avoir abrité durant plus d'un demi millénaire, de 1450 à 1972, les archives foncières de Genève.
Le Café Papon fait ainsi partie de l'histoire genevoise et, même, de la mémoire parlementaire. En 2001, rapporte le Mémorial du parlement genevois – le Grand Conseil – qui siège en l'Hôtel de Ville, un député s'en prit à un adversaire en ces termes joyeux : « vous auriez pu, Monsieur, ajouter que ce point se déroule au Café Papon : cela aurait parfait son aspect informel ! ».
C'est à ses tables que, parfois, les élues et élus commentent la vie du monde et, plus particulièrement, de la République et canton de Genève.

Compilation Claude Bonard & André Klopmann
Juin 2005